SALMIGONDIS version 2

28 novembre 2008

Ce flot de mots picorés entre Europe et Asie, sur les rives du Bosphore et de la Corne d’Or n’a aucune valeur sérieuse, ni sociologique, ni ethnologique, ni politique. Ce ne sont que les réflexions que je me faisais chaque soir, lors de mon premier séjour à Istanbul. Sans doute, elles ne seraient pas les mêmes aujourd’hui. Depuis j’y ai fait un autre séjour, deux ans ont passé et la situation politique change chaque jour. Mais il me plaît de jeter ce texte sur l‘écran, sans changer un mot de mes écrits d’alors. J’aime les premières fois, avec tout ce qu’elles contiennent de naïveté, de maladresses et d’incompréhension. Concernant Istanbul, cette première fois fut incontestablement une avancée personnelle. Une première fois, suivie d’une deuxième et j’espère bientôt d’une troisième. L’envie de voir la neige envelopper cette ville folle, démesurée et captivante me prend à la gorge.
Sans oublier quelques impressions visuelles

Istanbul
Le grand télescopage

Vendredi 7 avril
Il y a tout juste 30 minutes que j’ai posé le pied à Istanbul, et j’ai déjà un trophée. J’ai gagné un rétroviseur. Chic, ça démarre fort ! Mon zélé chauffeur de taxi, au volant de sa Coréenne flambant jaune, a négligé un confrère venu de sa gauche. Les chauffeurs de taxi du monde entier sont souvent regardés avec perplexité et parfois frayeur, le mien a tout fait pour entretenir le mythe de Satanas et Diabolo. Moi, qui essaye, je dis bien essaye, d’oublier les lieux communs et les généralités, c’est raté. Je lui en veux presque à mon premier Turc rencontré, de me plonger directo dans ce que je redoute : «  Ha, les chauffeurs de taxi turcs, si vous saviez… une fois je me souviens l’un d’entre-eux… et bla bla bla…  «  Me voilà pareil à tout ce que je critique, bien fait pour moi. Revenons à cette arrivée triomphale. Distrait mais honnête, mon Fangio. J’ai payé la somme indiquée sur son compteur, celle-ci correspondant aux dires des habitués. 13 € la course entre l’aéroport et le quartier du Grand Bazar. Car, bien entendu, j’étais aussi prévenu qu’un chauffeur de taxi turc allait forcément essayer de m’enfler. Merci le Petit Futé ! Mais assez parlé taxi. La première impression me direz-vous ? Le gris. Pardon, je casse l’ambiance.

Il est environ 18h, un crachin breton enveloppe les avenues embouteillées qui découpent les quartiers tristounets, constellés de publicités. Les vues sur la mer de Marmara sont bouchées par le dit crachin et les tankers massifs qui mouillent à l’horizon ne sont que des silhouettes. La couleur ne vient que des taxis, encore eux, et des publicités, encore elles ! J’imagine une caméra tenue à bout d’aile par les anges turcs à 3000 mètres, filmant les grands axes routiers. On verrait des milliers de petites taches jaunes bondissant de file en file, coupant les trajectoires de bus, évitant de justesse les malheureux piétons qui ont fait l’effort de traverser sur un passage dit protégé. Mais la raréfaction des anges turcs nous prive de cette caméra cachée.
Quant aux publicités, elles sont majoritairement perpendiculaires au sol et seraient –quel dommage- invisibles. Pourtant, elles disent beaucoup sur la société citadine turque. Les filles s’affichent sans complexe. Vraisemblablement, ici comme ailleurs, ces demoiselles font vendre tout et n’importe quoi. Moi qui croyais que certains « z’hommes » politiques français frissonnent à l’idée de voir la Turquie entrer dans leur Europe en raison d’un voile trop présent et d’une religion trop prégnante. C’est sans doute vrai dans quelques contrées anatoliennes et sous les minarets de certaines mosquées, mais les demoiselles qui captent nos regards se dé-voilent ici à qui mieux mieux ! Et j’ai comme l’impression que le consommateur turc, bien que musulman à 99%, n’est pas moins sensible que le bon chrétien bien de chez nous, à tout ce qui froufroute et qui minaude. Le choc des cultures n’est peut-être pas si violent que cela, à bien y regarder ! Au fait, les demoiselles… pourquoi auraient-elles des complexes ? Passons… le trajet entre l’aéroport international Atatürk et le « centre-ville » dévoile la ville sous un angle bien peu engageant : du gris, des téléphones portables affichés en 4X3m et un rétro-viseur. M’aurait-on trompé à l’insu de mon plein gré concernant Constantinople, Byzance et les Sultans ?

Samedi 8 avril
N’y allons pas par quatre chemins. Je commence par le Grand Bazar. Rien ne vaut de se confronter d’entrée de jeu à un des clichés le plus couru d’Istanbul. Je verrai la Mosquée Bleue ou Sainte Sophie très bientôt. Quoi de mieux que ce lieu mythique, qui rime avec touristique pour jeter un premier oeil. Fidèle à mes manies, j’arrive avant la foule et avant bien des commerçants. Un agent de sécurité qui supporte avec ferveur Nicolas Anelka aime, par conséquent, tous les Français et me laisse entrer dans le Bazar encore fermé : merci Nicolas. La mise en route de cet incroyable capharnaüm se fait au rythme du thé. Chic, cette ville est vraiment civilisée, il n’y a pas meilleur critère que le thé. Nonchalants à souhait, ce qui m’ennuie car j’ai l’impression de me vautrer dans le lieu commun, les commerçants débarquent les uns après les autres, sirotant des petits verres de thé brûlants, déployant les nombreux journaux aux gigas formats, tenant de longs conciliabules à voix feutrées. Calme, au réveil, le commerçant turc reste calme ! Calme et courtois, calme et accueillant. En l’espace de deux heures, je déguste le thé et les beignets d’Ibrahim qui commence à apprendre le français dans une école privée et qui retarde de quelques minutes la mise en place de sa boutique de tapis, pour partager ce moment avec moi.
Puis, je suis invité à boire un nouveau thé par un couple turc vivant à Augsburg en Allemagne. Ils fêtent leurs 20 ans de mariage et s’offrent quelques jours à Istanbul. Madame fait du shopping la journée au Grand Bazar, et monsieur attend la soirée avec hypertension et foi… ce soir Besiktas et son coach Jean Tigana jouent ! C’est le club de coeur de mon hôte. Le plus célèbre de «  nos maliens » est définitivement français et moi je dois mon thé à mon appartenance au même pays que Jeannot le franco-malien. Si il est célèbre, l’émigré est une bonne image pour la France. Merci Nicolas (Anelka), merci Jean, en moins de deux heures j’ai à nouveau constaté que le ballon de cuir et la peau sombre font partie du patrimoine sympathique de la France. Mes nouveaux amis d’un instant germano-turcs me le démontrent sans rechigner. Et donc… ils m’offrent le thé. Un thé que je reprends quelques minutes plus tard en compagnie d’une des rois du kilim qui accueillit autrefois la famille Clinton et tant d’autres. Le taux de théine doit me permettre de bosser quelques heures sans m’assoupir. La langueur du lieu s’évapore presque d’un coup, vers 10 heures. Un brouhaha serein, sans éclat de voix, enrobe les longues rues couvertes de coupoles. C’est là qu’Istanbul saute à la figure. L’Istanbul des clichés, le Byzance des rêveries historico-nostalgiques, le Constantinople des écrivains romantiques. En quelques pas, tout est là :
Les commerçants en costume prêts à vendre tout ce qui peut se vendre ; les vieux à la barbe grisonnante qui palabrent sans se soucier de l’avenir, Inch Allah ; les groupes de femmes voilées de noir jusqu’aux cils ; les minettes maquillées des sourcils au nombril montées sur des bottes aux talons ferrés ; les commerçants Ouzbeks venus approvisionner leurs échoppes de Tachkent ; les touristes de l’Ouest dépensant des poignées d’€ en échange de contrefaçons de maroquinerie ou de tee-shirt ; les jeunes couples à poussette et à téléphone portable greffé à l’oreille ; les jeunes mâles en blouson de cuir qui du haut de leurs 15 ans semblent gérer les affaires du monde, l’air sévère. C’est ce tumultueux mélange de badauds déambulant ou de frénétiques acheteurs qu’attendent les milliers de commerçants, et leurs « selfmade » assistants, assis sur de petits tabourets à l’extérieur de la boutique ou calés sur des couches de coussins à l’abri derrière les rayons rangés comme des armoires de grands-mères. Impossible d‘énumérer ce que l’on trouve dans ce Bazar ordonné. De l’or et des pin’s représentant le croissant et l’étoile du drapeau turc ; des jeans grunges et des manteaux de cuir « copie Prada assurée » ; des confiseries sucrées à souhait et des tapis à marchander sans s’affoler ; des bijoux toc et des breloques chics ; des poupées russes et des derviches tourneurs dans des boules de neige ; des luths, des harpes ou des tambours qui ne demandent qu’à rencontrer des doigts et des coeurs sensibles ; des marionnettes de chiffon et des icônes du Christ Pantocrator ; des antiquités et de supposées telles, de l’or, de l’argent et même des moules fraîches. Petit rappel… les commerçants en costume sont prêts à vendre tout ce qui peut se vendre.
Sans sombrer dans l’orientalisme romantique de nos chers Gérard de Nerval, Gustave Flaubert ou Pierre Loti, comment ne pas adorer se perdre dans ce dédale coloré, parfumé, cosmopolite et si conforme à une stupide nostalgie qui n’a ni queue ni tête. Après 6,7 km parcouru dans le Bazar, je remballe. Le podomètre bien accroché à la ceinture !
C’est l’heure des infos et des magazines de société à la télé. Tiens, comme chez nous les présentatrices du JT, sont choisies pour leur professionnalisme avant tout… et un peu pour leur plastique. Le look occidental, les yeux bleus, la blondeur et le teint pâlot ont la côte. Etre européen passerait-il d’abord par l’obtention d’un faciès européen ? Pour certains médias visuels, il semblerait que oui ! Quant aux faits divers violents, censés relater la vie quotidienne des stambouliotes, sortis de tout contexte, encadrés par des vidéogags locaux, ils s’adressent à tous les anxieux en l’avenir. Tiens, les télés turques et françaises pourraient s’échanger des programmes. Chic, le choc des cultures n’aura pas lieu ! Ce doit être cela l’égalité des races… on a tous le droit à la même soupe.

Dimanche 9 avril
Toujours le gris, à la limite oppressant. Tout est plombé, le ciel se fond dans l’eau, tout est uniforme. Il ne pleut pas, ne soyons pas trop exigeant, que diable ! Je descends ma rue dans le quartier d’Aksaray jusqu’au tramway. Je suis face à la Mosquée des Tulipes, j’attends qu’une rame passe pour me faire un premier plan. Mes yeux croisent ceux d’un grand échalas. Le traditionnel «  where are you frrrom » inaugure une longue journée de causeries et de petites arnaques en tous genres. Mais le type, Farouk, s’y prend plutôt bien. Je sens bien que je ne dois pas baisser la garde. Le séjour à Ségou aura aussi servi à cela ! Revenons à Farouk. Plutôt cultivé, un anglais qui permet de discuter, des moeurs résolument tournées vers les hommes ce qui en fait un banni pour un grand nombre de ses compatriotes, étudiant en théâtre et cinéma à l’université. Excepté sa pratique de l’Anglais et sa culture générale, le reste est peut-être tout à fait inventé. Qu’importe, il est sympa. Tant qu’il ne veut pas me conduire chez un cousin à l’autre bout de la ville, pour boire un thé à 2h du matin, sa compagnie est plutôt plaisante. Nous partons pour la Mosquée Bleue, Sainte Sophie et le Jardin de Gulhane à la pointe du Sérail. Il fait un froid de février, l’air est chargé d’humidité, mais il ne neige pas ! Miracle. Les tulipes et les jacinthes qui recouvrent le sol attendent avec impatience les rayons du soleil, la statue d’Atatürk aussi. Le pauvre homme, pourtant Père de la Nation, a l’air frigorifié. Tout au bout du jardin les terrasses des cafés qui surplombent l’entrée du Bosphore sont désertes, battus par un vent frisqué. C’est un dimanche peu propice aux balades familiales. Seuls les policiers et les militaires qui grouillent un peu partout font semblant d’être réchauffés. Ma première vue sur le Bosphore et la Corne d’Or est, j’avoue, décevante. Grise, bouchée. Au loin le pont de Galata est gris. La tour de Galata ne fait pas mieux et j’imagine que les guetteurs génois du 14ème siècle devaient s’ennuyer ferme par un temps pareil. Les cargos, les vapurs et les objets flottants non clairement identifiés, animent quelque peu cette mer d’huile.

Sans jeu de mot, car le Bosphore a vraiment l’air d’être une gigantesque nappe d’huile. Je n’envie pas les pêcheurs qui taquinent le bouchon du haut du pont de Galata. Les pauvres bêtes suspendus aux hameçons doivent être aromatisés à la sauce pétrolière. Mon nouvel ami me laisse photographier à mon aise, ce qui simplifie nos relations. J’apprends qu’il connaît une française qui est à Istanbul depuis 8 mois et qui repart sans regret la semaine suivante. Pénélope… oui, je veux bien la rencontrer. Petit coup de fil à Pénélope pendant que je photographie discrètement la manifestation d’un syndicat de métallurgistes sur l’esplanade de l’université où nous avons abouti en remontant du pont de Galata. Quelques photos aussi de vieux turcs barbus à souhait qui se baignent dans une nuée de pigeons. Vive la grippe aviaire ! Tiens, au fait, en parlant de pigeon… Nous prenons place dans un café, Pénélope nous y rejoint. Farouk nous laisse papoter en français. Il saute à mon oeil que cette jeune fille au pair « franco-belge » en a soupé des turqueries ! N’étant ni turque, ni musulmane elle est automatiquement classée dans la catégorie des filles faciles. Un peu comme, chez nous, on étiquette HONTEUSEMENT les Roumaines ou les Hongroises directement dans la catégorie «  pute ». Pourtant, Pénélope parle plutôt bien le turc, elle travaille dans le quartier chic de Taksim et a un look discret. Mais le thé, le kebab, les appels à la prière, le machisme ambiant, la roublardise et les petites combines business ont fini par la lasser. Echange de numéros et d’adresses mail, sous le regard amusé de Farouk. Je donne le numéro de l’hôtel à Pénélope, sous le regard leste de Farouk…! Nous nous séparons, Farouk doit m’envoyer par mail l’adresse d’un théâtre d’ombre, je dois boire un verre un soir prochain avec Pénélope. Naturellement je banque pour tout le monde, ce qui ne me semble pas un exploit. Je suis même vaguement inquiet de ne pas être plus sollicité. Farouk accompagne Pénélope au taxi, je remonte la rue à l’opposé vers mon hôtel. Je n’y suis que depuis quelques instants que mon ami Farouk se pointe à la réception et me fait appeler. Je suis presque rassuré, ma paranoïa n’est pas dénuée de fondement. Farouk s’emballe et s’emberlificote. Pénélope n’a pas d’argent pour prendre le taxi et rentrer chez elle, la pauvre… Si je lui donne l’agent pour elle, il va appeler son frère, qui va prendre sa carte bancaire et sauter dans un taxi, et dans quelques minutes je serai remboursé. Bref, ça y est, toute cette journée, ma foi sincèrement agréable pour me taxer une poignée d’€. Je les lui donne, je préfère prendre le risque de me faire enfler que de laisser – éventuellement – Pénélope, plantée comme une pomme sans un radis. Bilan… le frère n’est jamais arrivé et mon ami Farouk a disparu en allant «  voir où il est ! » Contrairement à une ancienne histoire malienne, je me suis fait embarquer par un type instruit qui m’a donné plein d’infos… bien plus précieuses que la poignée d’€. Finalement, en moins de 48h j’ai déjà goûté aux « turqueries ” qui exaspèrent Pénélope ! Des turqueries qui ressemblent aux malineries, aux tour-eiffeleries et autres touristopigeonneries… Pourtant je ne regrette rien, que de rencontres irremplaçables j’ai pu faire en accordant ma confiance a priori et en acceptant l’échange avec un inconnu polonais, ukrainien, roumain ou rom. Oui, oui, même Rom! Le pourcentage de perte est encore acceptable, jusqu’à quand ?
J’oubliais… dans un café, on m’a rendu la monnaie en dollar ! Si quelqu’un veut récupérer un dollar, je l’ai encore. 11,1 km !

Lundi 10 avril
Aujourd’hui c’est ma tournée. Je pars de l’hôtel vers 7h… je file vers Sainte Sophie et la mosquée Bleue,
puis je descends vers la mosquée proche du Pont de Galata (Yeni Cami). J’entre un instant au Bazar égyptien pour donner les photos qu’avait prises un ami périgourdin lors d’un récent séjour. Jean Michel avait tiré le portrait d’un commerçant en loukoums, lui promettant vaguement de les lui offrir un jour, Inch Allah. Il est épaté le brave homme qu’un étranger de passage tienne sa promesse. Sympa, je conforte mon taux de sucre en pensant très fort à ma gentille diététicienne qui heureusement ne verra pas le dérapage. Peut-être le lira-t-elle ? Je passe ensuite le pont de Galata. Du poisson, qui veut du poisson ? Des pêcheurs, des restaurants de poissons et de crustacés, et sur la rive opposée, le marché aux poissons. Pas poissons séssés comme à Mopti … poissons frais. Quand on voit les tuyaux d’évacuation qui dégringolent de la colline de Galata et plongent dans le Bosphore et la Corne d’Or … on frémit. Pourtant, disons le franchement le marché est vraiment appétissant. Maquereaux et poulpes, crevettes et maigres, et tout une amoncellement bien rangé de poissons inconnus aux reflets bleus argentés. De petits vendeurs ambulants préparent des sandwiches aux poissons et à la tomate posés sur un vieux bidon rouillé. Le long de la berge, c’est le chantier naval « do it yourself » partout. A la mode débrouille. Les petits ateliers cradingues et peu outillés sont menés par des loups de mer aux mains graisseuses mais expertes. On parle souvent des Mauritaniens ou des Burkinabais capables de réparer n’importe quelle Land Rover de l’époque de Daktari avec trois bout de tôle et un élastique, là c’est pareil avec tout ce qui flotte.
En remontant vers Galata, un nouveau quartier m’apparaît, celui des quincailleries. Sur le trottoir, dans des boutiques flambant neuves ou dans des bouges infâmes, on trouve de tout et parfois plus encore. Une vraie Samaritaine, le chic en moins. Pour le chic, il faut aller encore un peu plus haut. Les ruelles abruptes qui montent vers la tour aboutissent dans la rue des banques. Limousines, grooms en casquettes, agents de sécurité en mitraillette, costards cravates et jupes droites. Le voile tombe à cet endroit, le foulard r ésiste mais c’est un foulard de marque. Je rejoins la mer par les quartiers de Beyoglu et Karaköy. Un drôle de mélange. Chic et maritime. Les ferries et les vapurs font face aux restaurants à touristes. Les terrasses sont combles, le soleil s’est enfin décidé à être généreux. Je plains les filles habillées de noir, totalement immergés sous les kilomètres de tissus.
Je retraverse le pont … et je file à l’hôtel. Petite bouffe en face dans une cantine ou je peux éliminer le dérapage du matin en me gavant de légumes frais ou cuits et de viande grillée. Sans oublier ma nouvelle drogue licite, l’inimitable « elma çay » , infusion à la pomme parfois épicée de cannelle.
Le soleil baisse, les lumières s’adoucissent… chouette ! Je repars à Sainte Sophie, en tramway.
Le grand spectacle ! Sophie et la Bleue se font face, le jaune rosé répond au bleu gris. La grande esplanade entre les deux édifices grouille de monde. Les jets d’eau, les pelouses, les bancs, tout est pris d’assaut. On dirait un grand pique-nique.
Pourtant l’appel à la prière hurlé dans les haut-parleurs remet un peu d’ordre. Des femmes voilées de noir portent des sacs à dos noirs, les vieux fument… non tout le monde fume. Il y avait longtemps que je n’avais pas ressenti cette odeur âcre de tabac brun. En fermant les yeux, je me retrouve en Russie, en Ukraine ou dans un troquet slovaque rempli de Roms. Un mâle ça fume ! Une nana libérée, pour s’affirmer dans un monde de mecs doit fumer. Je généralise, bien sur… quoi que…
Bref, je descends vers le mur de Constantin et tombe sur la mer que je vois bleue, enfin. Le soleil brille toujours… il descend. Les ombres s’allongent, les pierres jaunissent, le contre-jour sur la Mosquée Bleue s’intensifie. Je tombe sur un petit musée de « l’habitat traditionnel et de la musique ». Le vieil homme qui m’invite à entrer mélange l’allemand, le français, l’italien et le turc. Très cordial, le visage fatigué, il m’invite à saluer tous les chats qui lézardent de-ci de-là. Il habite en face du musée, sa femme me lance un sourire discret et sans doute sincère puis jette une poignée de déchets de viande crue sur laquelle les félins réveillés se jettent à leur tour. Malgré la bouillie linguistique que nous partageons, je crois comprendre qu’il m’invite samedi à un concert de musique traditionnelle. Je crois comprendre que je suis dans la maison d’un musicien né en 1778, Dede Efendi. Je promets. J’entame ma migration pédestre, je repars vers « l’esplanade des mosquées » puis remonte l’avenue le long du tramway.
Ouf, aujourd’hui, c’est Istanbul … ça grouille, ça klaxonne, ça muezzine, ça business, ça fume. En parlant de cela, ce matin je me suis arrêté dans un café narguilé coincé entre une mosquée, un cimetière et des arcades couvertes de tapis. Le Erenler Nargile Salonu, près de Beyazit, se remplit de touristes qui profitent de la cour intérieure fraîche et ombragée pour déguster un thé ou un café. Certains osent franchir le cap et s’offrent une «  water pipe ». Figés comme des collégiens pris en flagrant délit d’une première clope, ils se font photographier grââââce à leurs téléphones pour montrer aux copains « comment on fait là bas « . Discrètement, ils se tiennent la tête qui parfois se met à tourner sans qu’ils lui aient demandé. Les moins narcissiques pénètrent dans les salons verdâtres et sombres et observent du coin de l’oeil les habitués qui s’offrent leur pause thé narguilé. Les serveurs vont et viennent, silencieusement, comme de petites fourmis attentionnées. Les cendres chaudes s’entassent sur un muret à l’entrée de la terrasse, les verres de thé s’amoncellent sur le comptoir, le parfum du café s’évanouit des petites casseroles en cuivre. Le monde extérieur et le monde intérieur se rencontreront-il un jour ? Les étrangers accepteront-il de poser leur Nokia 6 Megapixels pour s’enfoncer dans les coussins des minuscules tabourets ? Les «  indigènes » parviendront-ils à ne pas considérer le téméraire intru comme un vulgaire voyeur ? A voir…
Je reprends… ça vend, ça achète, ça glande, ça pêche, ça boit du thé… Voilà Istanbul. Au fait, à une petite erreur près de podomètre … 18 km ! Ca use, ça use …
Demain, à 10h, je retourne au Grand Bazar, mon ami vendeur de tapis, n’a pas pu me voir ce matin… cause gros poisson client qui débarque. Je ne fais pas le poids, logique ! A demain !

Mardi 11 avril
Aujourd’hui rien de neuf. Le même tour que ces deux derniers jours. J’ai visité l’intérieur de Sainte Sophie, en compagnie de centaines de japonais, coréens et chinois. Quand on me dit que «  ces peuples » sont raffinés, discrets, respectueux je me marre. En groupe, ils font comme les petits copains, ils sont bruyants, hautains et seuls au monde ! Mention spéciale aux Chinois fortunés à qui on assure que demain ils domineront le monde, et que, donc, ils doivent assumer leur supériorité et la montrer. J’en suis presque à considérer mes compatriotes, et mes voisins espagnols ou italiens de discrets pèlerins
ayant fait voeux de silence. Enfin, pas tout à fait… quand même !

Parlons odeurs … épices, gaz d’échappement, thé à la pomme, cigarette…
Parlons couleurs … grise et noire des vêtements de femmes pieuses, gris comme les murs…
Parlons moeurs … si tout est permis à la TV, la vie extérieure est assez placide… tumulte permanent mais sans écart…
Parlons bruit … le muezzin et ses haut-parleurs, les engins de travaux dans tous les grands axes, la musique turque dans les cafés et les boutiques, les cornes des bateaux, les mouettes…
Parlons image … si Mahomet est interdit … Atatürk est omniprésent, l’autre Dieu !

Atatürk sur les billets, sur le pont, en statue, en décoration d’intérieur, en drapeau, en tissu… en photographie !
Au fait mon rendez-vous tapis doit se poursuivre jeudi ou vendredi avec le neveu de mon nouvel ami du Bazar. L’ami de Jean Michel m’a proposé de me guider dans le Bazar égyptien, et mon Ami Farouk a réapparu ! Demain, peut-être à 12h je rencontrerai un directeur de théâtre d’ombre. Toujours pas de nouvelles de ma monnaie… j’ai eu droit à l’Histoire de l’année… l’accident de voiture, son frère malade, Pénélope qui paraît-il s’inquiète de savoir si je suis homo… bref, salamalecs et goutte d’eau qui font déborder mon vase, mon frère. J’arrête les frais !
Seulement 8 ou 9km, beaucoup de trépignements.

Mercredi 12 avril
J’arrête les frais, de façon unilatérale ! Je laisse un message à la réception à l’attention de mon ami Farouk… salut, merci pour tout et tout et tout… et au nom de l’amitié franco-turque, prière de ne pas insister.
L’Asie est au programme du jour. Certes pas la grande lointaine, ni Samarkande (ça, ça viendra !), celle de la porte en face. Je prends le bateau à Eminönü pour traverser vers Üsküdar. L’Asie à 1 euro cela reste abordable. Le bateau qui accoste à Eminönü vomit des centaines de gens venu d’Üsküdar mais n’emmène que quelques dizaines de passagers. Seulement dix minutes de traversée, mais un brave moustachu passe avec du thé. Rafiot rouillé, déglingué qui connaît par coeur le tracé ! A l’arrivée ce qui frappe tout de suite c’est l’immense mosquée Sultan Mihrimah dressée sur une butte. Elle domine le port perdu au milieu des travaux, des engins de chantiers, et d’un bruit assourdissant. Mais elle est un peu en hauteur. Sa terrasse sert de point de vue sur les travaux.
Les fontaines aux ablutions sont couvertes par une sorte de préau qui entoure la façade, derrière le cimetière étroit et sinueux semble abandonné. On s’y promène avec les chats… Au-dessus de la mosquée montent des ruelles, plutôt calmes et résidentielles. Pas le tumulte habituel. Des chats partout, dans les poubelles, sur les tombes … encore un peu plus qu’ailleurs. C’est dire !
Entre les mosquées Sultan Mihrimah et Yeni Valide, le long de la mer, le coin s’orientalise à souhait. Peu ou pas de touristes, le marché sous des passages couverts est vraiment destiné aux habitants. Superbes étalages de poissons, fruits légumes … des gens assis partout sur les places, les cireurs de chaussures, des marchands de fleurs et de marrons, de vieux barbus poivre et sel vendent des parfums en minuscules fioles… les pigeons et les chats ont signé un armistice définitif.
L’appel du muezzin me surprend, alors que je suis dans la cour intérieure de la mosquée Yeni Valide. La voix est stridente, surpuissante. Les haut-parleurs des autres mosquées lui répondent. Arrivent des hommes en costume et cravate, des barbus pieux, des jeunes lycéens en uniforme, quelques femmes.
Les hommes jouent à la ronde autour de la fontaine aux ablutions, cérémonial très convivial. Ils se connaissent, s’embrassent, se touchent, se saluent, échangent des paroles en souriant… tout en se lavant les pieds, la bouche, le cou… certains le font très consciencieusement, d’autres de façon plus légère ! Aucun avec désinvolture. Puis, ils entrent dans la mosquée, se déchaussent et mettent les chaussures dans des sacs en plastique ou les tiennent à la main. Certains les laissent dehors, il n’y a pas de touristes ! Les lycéens restent dehors, comme quelques hommes. Honnêtement, il y a un manque de discipline et de ferveur notable parmi les jeunes. Mains enfouies dans les poches, traînant les pieds, ils se marrent… y a plus de jeunesse millediou, comme disait déjà ce brave Socrate ! La mosquée est entourée d’un vrai jardin planté de platanes éléphantesques. D’autres fontaines sont installées dans le jardin, à coté de quelques vendeurs de «  bidules hétéroclites », des toilettes et des chats qui cassent la croûte. Ils sont nourris au kebab et à la frite !
En deux mots, parlons des toilettes, c’est bizarre cette manie de mettre des «  Tuvalet » dans les mosquées. On attire les gens comme on peut. Au moins, c’est un lieu de vie totalement ouvert aux étrangers non musulmans! Merci la laïcité, merci Monsieur Atatürk !
Retour sans histoire…
Le vent s’est levé, la ville est recouverte d’une attaque de pollen et de fleurs volantes. Les trottoirs sont jaunes, les commerçants lavent à grande eau… mais en plus de la pollution, les allergiques de tous poils souffrent.
A l’hôtel, Farouk n’a pas laissé de message et n’est pas planté là … Inch Allah Youpi!
Un coup d’oeil au podo … seulement 4,6 km. Finalement c’est la porte à côté l’Asie, et comme certains Asiatiques de Turquie, j’ai flâné..

Jeudi 13 avril
16,1 km…
Il fallait bien que cela arrive, aujourd’hui jeudi c’est Pierre Loti ! Direction Eyüp au nord de la Corne d’Or. Je prends le tramway jusqu’à Eminönü, puis je cherche le vapur… l’embarquement est derrière la gare routière et le bâtiment de l’université. Quelques bateaux, pas un chat. Enfin, façon de parler, les chats font partie du paysage plus que les bureaux de renseignements. Un vieux loup de mer me voit venir.
Pas un mot de français, pas un d’anglais … à part les tarifs en ancienne monnaie … 20 000 L pour aller à Eyüp, 20 000 L pour revenir, on attend que le bateau soit plein pour partir. Un doute m’envahit. Je retourne à la gare routière. J’achète un ticket à un type qui à l’air d’en vendre ! Son index écrit 99 sur la paume de sa main, bon… je monte dans le bus 99, et le contrôleur me demande de payer en me faisant signe que le ticket n’est pas le bon. Un voyageur lui fait signe de lui donner le ticket, et d’un commun accord ils me font signe que tout va bien. Rien pigé ! Sympa, pas de problème, c’est le principal. Quelques minutes de bus, et le contrôleur me fait signe de descendre… Eyüp ! Dommage pour toi, vieux loup de mer, mais les transports publics sont 20 fois moins chers que les transports privés. A méditer par chez nous… L’atmosphère qui enveloppe Eyüp est tout de suite différente de celle du coeur d’Istanbul. Pas de circulation, un quartier avec quelques maisons de bois, neuves pimpantes ou anciennes délabrées.
Une mosquée et son cimetière, des ruelles pavées, des marchands d’objets pieux, des cassettes vidéo de prêches et des tapis de prières. On sent bien que ça ne rigole pas dans le coin. Un peu plus au coeur du quartier, la grande mosquée d’Eyüp, où Eyüp Ensari est enterré. Des files de femmes attendent de se recueillir et de prier dans le mausolée où repose ce compagnon du prophète. Derrière la mosquée, dès le pied de la butte se tient le champ des morts. Autour de la mosquée, puis sur la colline, des milliers de tombes, cylindriques surmontées d’un turban sculpté pour les hommes, plates couronnées par une gerbe de fleurs ou de fruits pour les femmes. Des inscriptions ottomanes, de la dorure sur fond vert, du blanc, des arbres en fleurs style prunus… sobriété et simplicité.
J’arrive au funiculaire, des oeufs bleus montent vers le sommet du cimetière. Le commerce n’étant jamais loin, c’est aussi le meilleur moyen de trouver le café Pierre Loti (le vrai !), le restaurant Aziyadé, et toute une série de produits dérivés Loti et compagnie ! Il faut reconnaître que la vue est splendide sur la Corne d’Or… ses usines, ses bateaux et l’Istanbul de la Mosquée Bleue qui se dessine au fond. De plus la terrasse est bondée d’espagnols bruyants… encore un petit effort et ils vont arriver à me réveiller Aziyadé ! Comme j’en ai ras le turban je redescends vers le mausolée et la mosquée. Ces bâtiments à l’ombre d’un platane qui paraît avoir connu le prophète, couverts de mosaïques bleues aux motifs de tulipes, me ravissent. Des gamines en foulard se déchaussent, leur « institutrice » aussi et tout ce petit monde s’apprête à entrer dans le lieu saint, sous les flashes d’une famille espagnole à la limite du taré clinique. Ils mitraillent à 3 ou 4, maman et fiston compris… le grand chef jamais effrayé par le ridicule entre dans le mausolée haut de 8m décoré de bleu et de vert, pour faire comme ce qu’il voit dans les films, il oriente son flash au plafond et continue à mitrailler… Le pôvre. Moi, ça me pompe l’air, je sors, j’ai honte. Je me demande ce que ces connards penseraient si une horde musulmane entrait à Lourdes ou dans la Maison Natale de Jean Paul II à Wadowice et y foutait le même bazar ! « Zen, restons Zen, comme dizait Zazie ». Je continue mon petit tour dans le quartier, je tombe sur une famille qui emmène ses garçonnets à la circoncision. Les mouflets sont habillés comme des petits Princes, froufrou, paillettes et dorures… ils passent devant des vieux qui vendent des parfums … visuellement sympa tout ça ! Visuellement, j’ai dit.
Je rentre à pied, en longeant la Corne d’Or, tantôt au bord de l’eau, tantôt dans le binz du boulevard. Pas beaucoup d’intérêts, à moins que je sois passé à côté ou d’aimer les embouteillages, le C0 2 et jouer aux quilles avec les taxis. Je remonte la Corne d’Or jusqu’à un grand bâtiment de briques rouge en haut d’une butte. J’y vais, au GPS… et je traverse différents quartiers, jusqu’à Aksaray… sans trop savoir où je suis, je suis les panneaux routiers, quand j’en vois, je monte, je descends… beaucoup de quartiers plutôt européens, chics et sans intérêt particulier … à moins que cela ne soit la fatigue qui me fatigue !
Arrivée à Aksaray, je repars vers la mosquée Sehzade…
Superbe espace théâtrale! Un gardien me fait un grand sketch façon mime Marceau, agrémenté d’une pointe de lutte turque. Le but du show est de me faire comprendre que je dois me méfier des voleurs d’appareils photos. Il fait semblant de me pousser, puis tire sur ma courroie, et « mime de grands cris », il trébuche … il s’éclate ! Dans l’enceinte de la mosquée, je ne suis pas sûr d’être dans un endroit à risque. J’en profite d’ailleurs pour dire, sans détours, que je n’ai jamais eu l’impression d’être dans un endroit à risque. Cela dit pour tout ceux qui dès qu’ils enjambent leur fenêtre sont poursuivis par les faits divers. Merci, quand même à mon ami le mime, il m’a offert un grand moment d’improvisation gestuelle.
Retour à Aksaray j’en profite pour faire une pause thé et kebab à mon QG, et je reprends le tramway pour aller au jardin Gulhane. Un petit tour au milieu des tulipes, une vue sur le Bosphore et la mer de Marmara… le temps est magnifique. Il est 17h ou 18 h, la température baisse mais il y a plein de promeneurs décontractés, poussant des enfants endormis, léchant des glaces à grands renforts de fous rires, combattant pour la maîtrise d’un ballon crevé disputé à un chien étonnement sans muselière. Je remonte vers Sainte Sophie prendre le tramway.

Vendredi 14 avril
Aujourd’hui Topkapi, le Palais des Sultans. C’est jour de pluie, de crachin et de gris comme les premiers jours. J’y vais en tramway. Le parc n’ouvre qu’à 9h, j’arrive à 8h, donc petit thé à la pomme dans un troquet proche de l’entrée et de la magnifique fontaine qui marque l’endroit. Il y a du vent, c’est humide même sous les tivolis… la crève monte. A 9h je m’enfourne dans le grand parc du palais. On y trouve toute sorte de curiosités… musée archéologique, collections d’armes, églises, bibliothèque (sans un livre !), le harem, qu’il faut payer en plus des 10L du billet d’entrée. L’ensemble devait être plutôt agréable à vivre, des fenêtres donnent sur le Bosphore et la mer de Marmara… mais je suis plutôt déçu. Cela grouille de touristes, il fait froid, pas de lumière… et je ne suis pas en forme. Je sens venir la journée « sans ». J’arrive quand même à me moquer des touristes… les pauvres ! Une nouvelle race m’apparaît : les bitéléphones. Les monotéléphones sont déjà bien connus, ils arpentent les sites à toute allure, leur téléphone à bout de doigts pour prendre des photos. Là, encore plus impressionnant, les bitéléphones louent, à l’entrée, une sorte de gros téléphone pour écouter le son des visites guidées. Pas de souci, un téléphone dans chaque main, un pour le son, un pour le cliché. J’ai même vu une mère et sa fille adolescente, collées comme des siamoises car elles n’avaient loué qu’un seul audioguide. Elles ont vraisemblablement sillonné les milliers de m² scotchées par l’oreille. Bref, rien à me mettre sous la dent d’excitant. Je reviendrai par beau temps, on ne sait jamais…
Je passe à l’hôtel, je vais manger mon « assiette minceur » et… je vais me coucher, il est 15h30. Nase… je comprends pourquoi je ne voyais rien ! Le coup de soleil finit par me terrasser. J’ai quand même fait 6,7km.

Cela fait 8 jours pétants que je suis là. Mon demi comas du jour m’a permis de rêvasser et de cogiter. Une sorte de petit bilan. Le bilan… c’est que je ne pense rien de construit. Je suis embarqué dans un mouvement incessant, dans un bruit assourdissant et un mélange de sensations que je n’arrive pas à trier. Partagé entre deux sentiments tout à fait opposés, quoi que … le premier est que j’ai l’impression d’être ici comme un cheveux dans le gaspacho. D’habitude je potasse avant de partir, je lis des romans, j’ai un peu de fond à expérimenter, et à vérifier, un peu de confiture à étaler le plus discrètement possible. Là, je suis parti un peu sur un coup de tête, juste en ayant lu le Gallimard, le Hachette et des bouts de pavé d’O. Pamuk. Une soirée à papoter avec l’ami périgordino-turc Jean Michel et c’est tout. La vitesse de déplacement de l’avion me gène. Je préfère la voiture, le train ou le bateau. Là, je n’ai pas le temps de me plonger, je coule tout de suite. Et comme le choc est violent, il faut tout de suite se mettre en marche. Sans réfléchir. Alors je ne sais pas ce que je dois penser, ce que je peux penser… je suis dedans, c’est tout. Et si j’arrêtais de me questionner avec des problématiques à deux balles.
Mais quand même, autant de mélange culturel, autant de tolérance et d’intolérance, autant de pauvreté et de grisaille, autant d’énergie et de business, autant de voiles ou plus et de clubs de foot, autant de cafés pour hommes et de magasins de lingerie pour femmes, autant de chats dans les poubelles, autant de tulipes sous les platanes, autant de rues défoncées et de Porsche Cayenne, autant d’universités et de mosquées, autant de jeunes en uniforme et d’hommes en costume cravate, autant de militaires et d’uniformes… Je ne sais pas si je dois me réjouir qu’une ville sache digérer cette mosaïque, ou si je dois m’insurger contre ce que je vois comme des négations… notamment de lcertaines femmes.
Car l’hypocrisie me semble, comme toujours, à son comble. Hier, honte sur moi car je n’ai pas trouvé le moyen de prendre une photo, sur l’esplanade devant la Mosquée Bleue, un grand barbu hyper bien sapé, sportswear classe d’été, marchait 3 mètres devant ses 3 femmes et filles encagoulées de la tête aux pieds, un bout de nez dépassait seulement du tissu noir. Il faisait 30°C, le mec relax faisait le kakou pieu et les trois femmes derrière suivaient comme des ombres. Ce qui me chagrine c’est que le même pays où certains respectent tellement La Femme qu’il la mette sous cloche, importe des milliers d’Ukrainiennes, de Roumaines ou de Russes pour satisfaire les besoins et les désirs les plus olé olé des pieux musulmans.
Une chrétienne n’est bonne qu’à cela, finalement !

Hypocrisie aussi avec la mondiale Sainte Télévision… là tout est permis, ou presque ! Tout ce qu’on ne peut pas faire dans la vraie vie, est acceptable ou visible à la télé. Je vois une jupe par jour dans la journée… deux quand Allah est avec moi, à la télé, c’est un défilé de vulgarités et de feuilletons à la con sans le moindre temps mort. Time is business mes frères. C’est les pantalons qui se comptent sur les doigts d’une main, sans parler du maquillage… cela me rappelle les concours de bagnoles customisées. Alors quoi, le pays est-il coupé en deux, en trois, en quatre… pourquoi si la laïcité kémaliste est si bien appliquée ne peut-on pas la voir uniforme dans la rue. Oui, les femmes ont le droit de vote, le droit de travailler et celui d’être éduquées… OUF, mais les « observateurs observent » que les voiles sont de plus en plus nombreux dans les rues. Le président actuel, sans remettre en cause bille en tête ce fondement de la république turque, n’est pas contre un certain rigorisme, un certain retour aux vaaaaaleurs. Et Istanbul qui a longtemps échappé à l’islam radical, cède de la place, rongé par l’obscurantisme dont les extrêmes de toutes sortes se nourrissent. Istanbul est comme une falaise de calcaire où sont venus s’abriter des millions de musulmans laïques qui se verrait attaquer à la petite cuillère puis à la pelle pour s’effriter régulièrement, sans à-coup mais à coup sur. Des millions d’Anatoliens y émigrent depuis quelques années en quête d’une vie meilleure, 10, 11, 12 millions d’habitants, certains disent 14, s’entassent horizontalement et parfois verticalement dans les faubourgs. Les démographes estiment à 300 000 chaque année le nombre de nouveaux-venus. Ces migrants de l’intérieur déracinés de leurs régions inhospitalières débarquent dans le grand bazar stambouliote en y amenant ce qu’ils ont de plus précieux, leur foi ! Et chacun tourne la vis un peu plus loin… Les diasporas reproduisent parfois ce processus dans leur pays d’adoption. Combien d’associations chargées de faire vivre la culture et le folklore de tel ou tel pays se transforment en foyer de radicalisme. Pour mieux vivre le déracinement, certains se regroupent autour de ce qui forge leur différence, au risque de pousser le bouchon un peu loin. Les Anatoliens, sans doute, pratiquent ce jeu dangereux lors de leur migration à Istanbul, comme d’autres peuples le font à Paris, Londres ou Miami. Une discussion avec des étudiants rencontrés par hasard à mon Kebab préféré me fait comprendre que même l’université n’est plus vierge de la présence islamiste. Eux ont peur de ce dérapage. Et moi, je ne sais quoi penser…

Et là arrive un second sentiment (souvenons-nous qu’il y en avait un premier plus haut… si, si, je vous assure! Je m‘égare mais je suis encore un peu lucide)… je débarque OK, je ne comprends rien à ce que je vois OK, je suis de culture européenne et chrétienne, je suis un peu obtus sans doute, OK … mais je me demande si le fantastique laboratoire qu’est Istanbul n’est pas train de se perdre dans la complexité de sa tâche. Faire coexister autant de ferveurs, de particularismes, et de croyances différentes est-il possible ? Il serait bien que la Turquie trouve la recette, cela simplifierait peut-être la tâche de la France, de l’Angleterre, EU et de toutes les contrées d‘émigration. Mais le tourbillon politique, économique, et social qui sévit à Istanbul permettra-t-il à un équilibre de se mettre en place. Sans parler des hypocrisies kurdes ou arméniennes … no comment.
En attendant, ce « bordel », comment l’appeler autrement, est un terrain de jeu hors norme pour moi. Et ça c’est chouette. De toute façon, ce n’est pas moi qui établirai ou rétablirai l’ordre social en Turquie… et puis le muezzin qui s’impose dans les haut-parleurs, les femmes dissimulées sous des toiles de tentes, les hommes qui glandent en fumant ou qui font du business dans la rue, je trouve ça plutôt envoûtant… ici ! Quant à ceux ou celles qui font du « trade » dans les banques de Pera, je les vois moins. Peut-être sont-elles celles que je vois ça et là, en pantalon, automatiquement une clope à la main, un téléphone dans l’autre… Pour tenir à bout de bras la laïcité qui leur donne droit à une vie sociale, selon mes critères, elles doivent sans doute pousser le bouchon le plus loin possible. Un peu comme les féministes « chez nous » dans les années 60, ou les alter mondialistes d’aujourd’hui, doivent se caricaturer légèrement ou grossièrement pour exister. Si, je ne suis pas complètement à côté de la plaque, cela voudrait dire que la partie n’est pas encore gagnée pour elles. J’ai peur d’avoir raison. Prétentieux va !
Finalement, le poids de la religion et des us et coutumes, ici, ressemble à un système de castes, à l’indienne. Je vois mal une gamine née dans un milieu radical dire à son barbu de père … « je vais chez le coiffeur et je sors samedi soir, files-moi ta Master Card, et que ça saute »… Pile ou face… l’état laïc donne des droits, chapeau M. Kemal, mais cela prévaut-il sur le pouvoir familial. Pile ou face … Chez qui vais-je naître ?

Samedi 15 avril
Retour à Topkapi, je veux en avoir le coeur net, étais-je en mauvais état hier, ou les Sultans étaient-ils décevants ? Avant de pénétrer dans le palais, je reprends quelques images de la Mosquée Bleue au lever du soleil, je comptais y entrer, mais elle n’ouvre au public qu’à la même heure que Topkapi, soit 9h. Donc, pas de coupole bleue ce matin. Une queue se forme devant la magnifique fontaine à l’entrée du palais. Des espagnols en majorité. Les deux bidasses parlent anglais. Ils font ce qu’ils peuvent pour que les espingouins ne bloquent pas l’entrée des camions de livraison et les voitures du personnel, mais dur dur de faire écouter un groupe de touristes qui a l’impression que le Monde est en vacances. Première queue devant les caisses de vente de billets, deuxième queue aux portiques de sécurité (attention aux kurdes et autres al qaïdistes) et cerises sur le loukoum, troisième queue pour l’achat du billet spécial « harem ». 10L l’entrée principale, 10L le harem… Evidemment le harem fait recette parmi les touristes. Pourtant les Turcs, surtout les femmes, savent que même si les mosaïques sont exceptionnellement délicates et si les coussins sont soyeux, le harem n’était pas le gentil paradis dépeint par nos naïfs, parfois crétins, écrivains romantiques. La belle prison dorée que voilà, emprisonnement et viols en série, quel romantisme. Malaise. En plus la visite se fait au pas de charge, les groupes se poussent les uns les autres, les guides jouent les rabatteurs, et les secondes de flânerie sont comptées. Il paraît que c’est pire en été ! Vive le printemps. Retour aux jardins. Sous le soleil ça a une autre allure. Il y a un monde fou. Touristes bien sur, mais aussi promeneurs en tous genres. Des grappes de filles voilées, des jeunes parents en poussette, des scolaires en rang et des espagnols. Olé !
L’après-midi, je passe au petit musée sous la Mosquée Bleue pour le concert de musique traditionnelle. C’est à côté de la mosquée Akbiyik. Mon charmant vieux monsieur me reconnaît et a franchement l’air ravi que j’ai tenu la promesse de venir. Il y a déjà une vingtaine de scolaires de 12 ou 14 ans, une famille allemande et quelques voisins. Arrivent les musiciens et les chanteuses. 3 hommes avec des luths, 4 femmes les mains dans les poches, façon de dire sans instrument visible. On est en plein kémalisme. Pas l’ombre d’un malentendu. Tout ce petit monde écoute, chante, applaudit, se marre… Là j’apprends que l’index devant la bouche veut dire « chuuuut », comme ailleurs, et je constate que cela n’a aucune efficacité sur les petites poupées turques laïques de 4 ans ! La mouflette couvre les trois luths par ces cris stridents, et tout le monde s’en fout, tout le monde lui sourit… ! Petits gâteaux, thé… tout est simple, sans histoire, cela dure une heure et hop chacun rentre à la maison. La convivialité ne requiert pas forcément de tralala… là !
Je me balade dans le quartier de Sultanhamet, autour du musée. Surprenant mélange de galeries d’art, de restaurants à touristes, et de ruelles sordides avec des restes de maisons en bois délabrées. Le coin à touristes est aussi en bois, mais flambant neuf, peint façon norvégienne, jaune, bleu, vert… rigolo mais totalement déplacé, à mon goût. Peut-être était-ce la couleur d’origine, qui sait ?

Je rentre à pied, au lieu de suivre le boulevard et le tramway, je prends la parallèle côté mer de Marmara. Jusqu’à Aksaray, cette parallèle est un immense supermarché de fringues et de chaussures. Il va sans dire que c’est un rare bordel. Les livraisons, les chargements, les camions, les diables surchargés de cartons scotchés comme des momies, des types qui cassent la croûte, les taxis qui klaxonnent, les flics qui font des moulinets à chaque carrefour. Toutes les rues montantes, descendantes, et parallèles ont l’air d’être du même acabit. Je n’y connais rien, mais j’ai l’impression qu’on trouve de TOUT: de la mode albanaise, de la copie italienne, du clinquant pour adolescentes délurées, des costards pour businessman de la rue. C’est le Sentier de chez nous. Enfin d’il y a longtemps… aujourd’hui le Sentier est là ! Et je ne parle même pas des ateliers qui vont avec dans les caves ou dans les arrière-boutiques. Là, je fabule car je ne les ai pas vu. Mais je sens le glauque à plein nez. En parlant de nez, n’oublions pas les moteurs qui tournent sans cesse… un incomparable bonheur ! 16,7 km, heureusement, je continue à faire mon exercice quotidien de marche.

Dimanche 16 avril
Métro jusqu’à l’université proche du Palais de Dolmabahaçe. Tout cela est dans le quartier de Besikstas, la nouvelle patrie de Jean Tigana. On est au pied des tours modernes de Taksim et des quartiers  « européens  chics » Sur la colline boisée qui sépare Taksim du bord du Bosphore une interminable exposition de photographies NB retrace la vie et l’oeuvre d’Atatürk. Les tirages sont soignés, le format suffisant que les automobilistes puissent admirer et se souvenir du bon vieux temps. Le Père de la Turquie moderne et laïque sert de liaison entre le stade de football et l’ancien palais des Sultans. Mélange des genres. Le palais de Dolmabahaçe ne me fait pas vraiment envie, c’est une espèce de grosse meringue, tarabiscotée, prétentieuse comme il y en a tant « chez nous » ! Savoir que les Sultans l’ont fait bâtir dans le but de se mettre à la page, en dédaignant, le trop ancien Topkapi me les rend moins sympathiques. Je passe devant sans m’arrêter. Un bus de touristes hongrois descend sa cargaison. Je longe le Bosphore jusqu à la gare maritime de Besikstas. Là, les départs ont lieu vers Üsküdar, les îles des Princes et le Bosphore. J’hésite entre ces deux dernières destinations. Pour me décider je vais boire un thé à la pomme… dans un café sur le bord de mer… le type m’amène un thé Lipton à la pomme. Sans commentaire … Partons pour Yeniköy, au nord du Bosphore, côté européen. La file d’attente s’allonge, beaucoup de touristes étrangers, quelques touristes turcs. J’achète le billet AR, le départ 10h50 est proche. Normalement, sauf que cela taaaaarde ! Debout dans la mignonne et un peu délabrée salle d’attente au plafond couvert de fresques, le temps se fait long. Comme il n’y a que des touristes, ou presque, ça commence à râler. C’est qu’on est pressé quand on est en vacances ! Devant la poussée crétine, les marins ouvrent la porte et toute la fine équipe se retrouve sur le quai derrière un fil. Un marin turc se lance dans l’explication … le bateau qui vient d’Eminönü est rempli, il faut en faire venir un autre, cela va prendre un peu de temps. Il faut reconnaître que le bateau qui passe, est plein comme un oeuf, heureusement qu’on ne nous oblige pas à monter. Le vapur de complément s’ébranle avec une bonne heure de retard, il fait des sauts de puces de quartiers en villages, de pontons écrasés par le monde à des quais désertiques jusqu’à Yeniköy. Pendant 40 minutes, le Bosphore ne fait pas frissonner l’imaginaire… des tankers, des coques de noix dans tous les sens, des bateaux de pêcheurs, des vedettes de polices, des tankers, des tankers, encore des tankers. Ils font des remous incroyables et les coques de noix sanglotent. Les bateaux de passagers qui remontent ou descendent le Bosphore sont légions. Je différencie un peu mieux qu’à mon arrivée les officiels, les arnaques à touristes, les privés chics, les pourris bons marchés… C’est tout un art de naviguer à tarif raisonnable.

Au loin palais et imposantes maisons sont plantés sur les rives, européenne ou asiatique. Fatigués, en rénovation, en cendre ou pimpants ils sont tous empêtrés dans un vaste chantier, comme le reste. Un chantier chic si j’en crois les prix qui circulent quant à l’achat des antiques somptueux palais. Arrivée à Yeniköy, l’envers du décor. En remontant la rue qui longe le Bosphore c’est un monde que je n’avais encore pas vu à Istanbul. Un monde plus paisible, un genre de Riviera ou les maisons sont planquées derrière des postes de sécurité et des molosses en uniforme. Les bagnoles américaines, allemandes et les grosses bécanes japonaises sont plus nombreuses que les diables à roulettes grinçantes. Ici pas d’ateliers de chaussures, mais des restaurants de poissons, des esplanades avec des bancs, des places avec des jeux pour enfants… Oh certes, il y plane un je ne sais quoi… les taxis et les dolmus sont toujours bruyants, les passants jonglent entre les voitures, mais ici ce sont des Mercedes. Les risques sont plus précieux. Sur le Bosphore, les tankers passent silencieusement. Ce sont les plus gros les plus silencieux… si je n’avais pas peur d’un contresens stupide, je dirais qu’ils ont l’air de couler sur l’eau.
J’arpente la « corniche » à la recherche d’une mosquée, car j’ai une envie folle de me séparer du thé excédentaire, mais comble du ridicule, ici il y a plus d’églises et de synagogues que de mosquées, donc pas de toilettes. Finement, j’en déduis que les juifs et les catholiques urinent moins que les musulmans. Voilà une constatation qu’on ne peut faire qu’en voyageant ! C’est dimanche. Depuis ce matin, bien que le temps soit gris, les familles, les jeunes couples et les adolescents sont de sortie. Au fait, un truc : A Yeniköy, les voiles sont ultra minoritaires. C’est le premier quartier, ou plutôt village, ou cela me frappe autant. Sans doute le côté chic, européen, très touristique génère-t-il une population un peu moins variée qu’ailleurs.
Je m’attarde devant une luxuriante épicerie, débordant de fruits et de légumes tout à fait attirants. Le « boss » me repère et veut que je le prenne en photo devant ses oranges. Soit … il me fait rentrer et me montre des photos de lui avec des japonais et d’autres touristes. Il me donne sa «  business card «  et me demande de lui envoyer sa photo, en échange il me donne une banane ! Délicieuse corruption !
Reconnaissons, qu’à part un ou deux gugusses de type flics, ou rabatteurs de boites de nuit, ou vendeurs à la sauvette un peu aigris, les gens que je croise sont tous plutôt sympas … Tiens, en parlant de vendeur à la sauvette, près de l’hôtel, un rom, je crois, a remballé vite fait son étalage de pistaches, en voyant une voiture de flics. Quand je pense au nombre de vendeurs en tous genres qui colonisent les rues, et les trottoirs, je me demande ce que celui-ci a de plus ou de moins que les autres … une mauvaise tête sans doute … pas une tête de turc pur jus ! En appliquant ce genre de critères la Turquie est prête à entrer dans l’Union Européenne, c’est ce qui s’appelle un critère de convergence, non ?
Aujourd’hui, 16,8km.

Lundi 17 avril
Un chiffre qui donne l’ampleur de la journée : 28,8km ! Voilà c’est dit. Comment est-ce possible ? Le métro jusqu’à la station Topkapi pour rejoindre les murailles terrestres. A noter qu’il est préférable de s’arrêter à celle d’avant, c’est plus proche des anciens remparts. Là, je longe la muraille vers le Nord pour rejoindre la Corne d’Or. D’un coté de la muraille c’est une sorte de périphérique, à l’intérieur ce sont des quartiers assez déglingués, à la limite du pire. Seuls les gamins qui jouent sur les tas de pierres et les chats qui occupent pacifiquement le terrain humanisent la pauvreté des lieux. Oui, je sais… les chats qui humanisent, c’est limite – c’est une image, voyons! La muraille est un long mur, de plusieurs épaisseurs parfois, interrompu par des tours en ruine. Impressionnant vue la longueur et surtout vue l’Histoire. Car si ruine il y a, ce sont des ruines du Vème siècle. Si la muraille n’a plus de réelle raison d’être aujourd’hui, elle marque quand même une certaine limite géographique entre un Istanbul où tout est tassé, entassé, grouillant et un Istanbul de grands espaces, de verdure et d’immeubles plus récents à l’horizon. Je poursuis le chemin jusqu’à la Corne d’Or que je longe pour rentrer vers « le centre » Comme si il y avait un centre dans ce mastondonte ! Au Pont Atatürk, je traverse, et je monte tout droit, sans plan, vers Péra, Galatassaray et Taksim. Taksim, le quartier vendu par tous comme étant la porte d’entrée de l’Union. Ce qui est le plus flagrant est qu’ici les voiles sont presque totalement absents.
Les tenues sont plus décontractées, les femmes sont visibles, les hommes d’affaires pullulent et les « grosses bagnoles grises » sont presque aussi nombreuses que les taxis jaunes. Pourtant, le petit parc de Taksim n’a rien du Jardin des Plantes. De pauvres types dorment dans les bosquets, les chats freluquets s’attaquent sans relâche aux poubelles et les mêmes cireurs de chaussures qu’ailleurs tentent leur chance. Les troquets sont remplacés par des Mc Do et des Burger King, les vendeurs de journaux ont de vrais kiosques avec les journaux anglais ou américains, et même le Canard Enchaîné. La Place de Taksim est aussi le point de départ (ou d’arrivée) du Tünel, le vieux tramway qui chemine sur toute la belle avenue de Péra.

Les Champs Elysées à la mode turque. Restaurants, publicités, disques, fringues… c’est vrai que cela ressemble à chez nous. Je reconnais que chacun a le droit inaliénable de goûter à la société de consommation telle que l’Occident la vénère, mais cela ne ressemble presque plus à la Turquie que je suis venu chercher. Une preuve de plus qu’il ne faut jamais savoir ce que l’on va chercher. Soit on le trouve à tout prix même si cela ne correspond en rien à la vie indigène, soit on est déçu. Je ne suis pas déçu, j’essaye de ne m’attendre à rien. Heureusement car il n’y a même pas de voiles. Zut, ça me manque !
A part le vieux tramway, j’avoue que la rue ne m’attire pas des masses… les ambassades, le lycée français de Galatassaray, le consulat et le centre culturel français… je descends toute la rue piétonne. Enfin, piétonne à la mode turque … attention quand même !
En bas de la rue, à l’arrêt du tramway, on peut prendre un funiculaire qui descend jusqu’à Karaköy… Funiculaire pas cher avec une gare Terminus très chouette, mosaïques et fresques à gogo. Je verrais bien le commissaire Maigret en sortir.
Sur la grande place de Karaköy, face au pont de Galata, le tramway repart vers Aksaray. Je le prends pour un bref passage à l’hôtel. Puis, je me remets en route pour explorer la deuxième partie des murailles terrestres. Je descends à la bonne station et je m’enfile à nouveau la muraille rectiligne. Ce coup-ci, coup de bol, je la prends par l’extérieur… pour avoir le soleil couchant. Et là, je pense beaucoup à mon Alain préféré, car tout le long de la muraille, dans « les douves », entre le mur et le périphérique, se trouvent des jardins … sur plusieurs kilomètres, des oignons, du colza, des tomates, des concombres … ici on arrose, là on ramasse les concombres, plus loin les femmes sont voilées de la tête aux pieds (facile pour bêcher !). Je suis certain que tu aimerais être ici, cher Alain. Ici et sans doute partout dans Istanbul. Mais revenons aux jardins, tu n’es pas là ! Les familles ont investi des petits bouts de tour de la muraille pour remiser les outils, et se faire un coin pour boire le thé. Certains vendent directement en montant un petit étalage sur le bord du périphérique embouteillé. Des automobilistes klaxonnent, d’autres s’arrêtent, tout le monde se fout de tout, de toutes les façons tout est embouteillé, pourquoi ne pas en profiter pour faire ses courses ? Juste avant d’arriver au château qui clôt la muraille, je rentre dans la ville… je remonte tout un quartier au pif vers Aksaray. Bingo … j’arrive au grand carrefour du métro Aksaray. Il est 18h, depuis ce matin 7h15… Les jambes sont lourdes, surtout 2h après être rentré. Et demain ?

Mardi 18 avril
Lourdes, non… impraticables ! Je me prépare à une journée plus calme, faut pas trop tirer sur la bête et sur la corde ! Ce matin, je descends vers Eminönü prendre le vapur pour Kadiköy, côté Asie, au sud d’Üsküdar. Je suis encore une fois effaré par le nombre de passagers qui déboulent des vapurs asiatiques le matin vers 7h30. Moins de monde traverse pour l’Asie à cette heure. Il refait gris-gris mais ne pleut pas. Sur le quai de Kadiköy la foule est oppressante. Je ne sais pas si je m’habitue, mais je vois moins de voiles, moins de voiles noirs totaux, moins de femmes que je ne peux m’empêcher d’appeler dans mon for intérieur des chauves-souris ! Je ne trouve pas une meilleure image. Comme partout il y a une multitude de petits vendeurs et artisans en tous genres … vendeurs de chapelets, fleuristes kurdes, cireurs de chaussures, vendeurs de galettes et de couronnes de pains. Je remonte le quai jusqu’à la gare ferroviaire Haydarpasa Istasyonu. J’y entre comme dans un moulin. Elle est déserte. Est-ce possible un lieu nu ici? Oui. La gare est décorée de peintures et éclairée par des vitraux. Le Sieur Atatürk veille sur le trafic. Bizarre de regarder le tableau des arrivées et/ou des départs: Ankara, Konya, Téhéran… j’ai rarement eu plus envie de grimper dans un train qu’à la vue de ce tableau.
Le désert apparent n’est qu’un hasard. Je n’y suis pas à une bonne heure, peu de trafic de convois, peu de mouvements, dommage ! Je vais boire un « elma çay  « , au buffet. Raté, il n’y en a pas … stupéfaction… alors un çay tout court. Dans la salle sombre, mais décorée de mosaïques et de peintures bleues, je bois mon thé sous le regard d’Atatürk et d’un poisson rouge qui se noie dans un bocal rond rempli d’eau trouble. Je bois fissa, il est 10h, le garçon et le patron mettent toutes les chaises sur les tables, c’est l’heure de la grande lessive ! Fissa… J’irai bien à Téhéran moi !
La gare, un énorme bâtiment marron qui de loin semble fortifié, donne sur la mer. Il y a une navette pour Eminönü, direct. Les passagers des trains doivent prendre un bateau pour terminer le voyage et rentrer chez eux, en Europe. Car, on ne le dira jamais assez, la majeure partie d’Istanbul est en Europe. Pas surprenant que Jules Verne ait mis en scène cette ville, sa topographie et ses moyens de transport.
Je repars prendre le vapur. Je traverse assis en face d’un homme barbu dont le regard n’engage pas au dialogue. Il prie, face à lui est affalé un « homme d’affaire en costume «  qui manipule frénétiquement son chapelet en dormant à moitié. Il dort, seule sa main bouge. Pas de photo, je suis trop prêt. Zut ! Je vais sur la coursive et je tombe nez à dos avec des dauphins qui suivent le vapur. Petite photo bof, tant pis, souvenirs souvenirs !
Direction le musée archéologique, j’y entre par la grande porte du jardin des fleurs. Le musée est un gigantesque trésor, dans la cour pleine de vestiges se tient un café-thé. Au centre de la cour intérieur s’impose un monument dédié à la mosaïque d’Iznik. Superbe… Décidément j’aime la mosaïque ! Et quand on aime la mosaïque, on est séduit par Istanbul. Je le suis, et pi c’est tout !
Je rentre doucement vers l’hôtel, en refaisant un tour dans le quartier du Grand Bazar. Les mosquées, les jardins, les ruelles, le quartier de bijoux… le nez au vent, sans rien chercher. Surtout ne rien chercher si on veut trouver la pépite. Seulement 6,6km…
Mercredi 19 avril
Dernière des grandes mosquées et donc dernier repère à touristes… Sülemaniye. Soliman le magnifique et son curieux chapeau… Il faut y être de bonne heure, avant le délire des groupes qui avancent derrière un parapluie dressé ou derrière un panneau numéroté. Un jour, j’en prends les paris, ces petits panneaux seront sponsorisés par des marques de camembert ou de téléphones portables. Si le groupe est composé de 30 « gentils membres  « , cela ne fait pas moins de 60 yeux qui zieutent en permanence le panneau. Une seule idée en tête, ne pas perdre de vue le panneau et le « gentil organisateur «  qui le tient. Riche idée pour un publicitaire.
Il fait gris gris, dommage. C’est assez proche de l’hôtel, il suffit de traverser tout le secteur de l’Université et de monter vers la Corne d’Or. J’entre dans la mosquée et malgré mon appareil photo, un des surveillants, me prend pour un musulman, peut-être pour un turc. Ma barbe à presque deux semaines, je commence à avoir le look qui convient ! Donc, le brave gars me prend pour un musulman et m’ouvre la barrière qui sépare l’espace prière de l’espace touriste. J’ai du avoir l’air effaré, il me dit « muslim ? »… et ben non … il sourit et doit encore se demander pourquoi je n’ai pas dit oui. Moi aussi… Mon éducation, sans doute !

En sortant de la mosquée, je vais au tombeau de Soliman et de sa suite, puis je cherche le tombeau de Sinan, l’architecte vedette des Ottomans. Il est mort à 99 ans après avoir conçu des dizaines de monuments, dont 70% en Turquie. Loin de ses terres il inventa le désormais célèbre Pont de Mostar. Chou blanc, je ne le trouve pas… je descends vers la Corne d’Or, en traçant vers le nord ouest. J’atterris au nord du pont Atatürk en ayant traversé un quartier vraiment glauque, plein de gamins joueurs, et de grands frères à la mine aussi glauque… Pourtant, nouvelle cerise sur le loukoum, il ne serait pas honnête de dire que le glauque est synonyme de risque. Je me plante à un carrefour, hésitant entre deux ruelles plongeant toutes deux vers la Corne d’Or. Saisissant ma brève interrogation, un homme se pointe avec un verre de thé qu’il m’offre et me fait signe de descendre tout droit. Le renseignement n’est pas d’une subtilité folle car les deux rues descendent droit vers la rive, mais le thé, lui, est chargé de symboles. Merci Monsieur.
Je remonte vers Eminönü, mais en prenant la ruelle parallèle à la grande avenue de la Corne d’Or. C’est extra… on y trouve plus qu’à la Samaritaine, le labyrinthe de ruelles est spécialisé… coffres-forts, robinets, balances, vêtements, bijoux, perles… puis alimentation, bonbons, épices… jusqu‘au Bazar égyptien ! Cette longue rue en est simplement le prolongement.

C’est vraiment une rue chouette ! Dans la foule qui arrive vague après vague, je croise un homme d’une cinquantaine d’années. Il fixe mon appareil photo et me dit dans un anglais de marin: « professional »… heu oui… «  wait, wait »  et il se carapate dans une boutique à deux pas. Il revient les bras chargés de yaourts et de pains.  Il m’explique qu’il a acheté une maison historique et qu’il la restaure, et voudrait que je la photographie. Allez, je joue le jeu… Il m’embarque dans une ruelle à escalier, comme dirait Jean-Michel… « un coupe-gorge » ! Mais il est midi, ce n’est pas l’heure de sortie des loups-garous ! En quelques secondes, nous arrivons à une maison… comment dire … fissurée. Historique sans doute, délabrée sans aucun doute ! Nous y entrons, deux jeunes bricolent à grands coups de ciment et de placoplâtres. Comme j’aimerais voir la tête d’un architecte des bâtiments de France, par exemple. La maison est en brique, assez étroite, très haute. Nous montons trois étages… « take care, take care »  , tu m’étonnes, il vaut mieux faire gaffe, l’escalier en bois tout pourri ne supportera pas mon poids. Enfin si … Arrivé au 3ème étage, je comprends pourquoi mon nouvel ami aime cette maison. Vue parfaite sur la Corne d’Or, le pont de Galata et bien sur la Tour du même nom. Enfin vue parfaite… si on regarde droit devant, car au bas de l’immeuble c’est plutôt branlant… les maisons en bois sont déglinguées et les constructions en brique à moitié écroulées. Pour voir la Corne d’Or, mon regard doit se frayer un chemin au travers de cordes, de poulies et de tubulures d’échafaudage. Très prévenant et convivial, il me dit de photographier le panorama. Puis nous descendons faire les photos de sa maison. Il appelle  en gueulant  son vieux voisin, qui habite en face, encore plus haut sur la colline. Palabres et éclats de rire … le monsieur lui jette ses clefs par la fenêtre. Nous nous déchaussons et montons trois étages pour arriver dans le petit appartement du monsieur et de sa femme. Des tapis partout… au sol comme au mur, un chauffage qui marche à décoller les tapis muraux. Il fait au moins 35°c dans la pièce, la fenêtre grande ouverte. Leur fils a travaillé à Paris, il y a trente ans… J’aime Istanbul, je suis gentil de m’être déchaussé… tout cela est sympa comme tout. Limité en mots mais… gentil. Nous redescendons pour partager les yaourts et le pain avec les deux jeunes qui fument comme des cheminées assis sur un pot de colle d’au moins 10kg. Nous sommes assis dans une chambre, enfin… il y a un frigo, des lits superposés et une ceinture avec des cartouches. Pas de revolver, mais il existe quelque part m’assurent les jeunes. L’engin n’apparaît que la nuit au cas où… Le quartier n’est pas sur, les deux apprentis maçons couchent dans les gravas pendant les travaux. Promis, j’envoie les photos.
Je rentre à l’hôtel… à pied. 14,7km.

Petites bêtises :
Les cris des mouettes et l’appel à la prière… qui couvre qui ?
Les Français et les Chinois ont réussi des greffes du visage… les Turcs, eux, greffent par milliers des cigarettes entre l’index et le majeur, et des téléphones portables sur les oreilles.
Des chats partout, nourris, chouchoutés… même s’ils sont à moitié freluquets et fends la bise, tout le monde les respecte. La rue est à eux … comme les poubelles, les cimetières, les espaces verts, les marchés, les terrasses de cafés, les parterres de fleurs des mosquées. Et les arrières cours des Kebab.
La grippe aviaire… quelle rigolade. Entre les pigeons omniprésents, les mouettes énormes et peu hygiéniques, les corbeaux taillés comme des petites mouettes et les poussins en vente près de la Yeni Cami du Bazar égyptien, il y a du boulot de prévention…

Jeudi 20 avril
Courte journée malgré les 12,7km. Courte car une tendinite sournoise me picote Achille. J’ai été jusqu’au Grand Bazar en tramway, et puis jusqu’à Taksim à pied, juste un petit coup de funiculaire pour monter, pas pour descendre. La redescente vers le pont de Galata a été dur dure … vive le tramway pour le retour. Dans Péra j’ai fait mon choix de disques, difficile, juste au regard de la jaquette et au feeling. C’est l’heure de l’appel à la prière, le muezzin se fond avec les animations commerciales, les radios des magasins de fringues et des cafés. Etrange ! Arrêt dans une ruelle perpendiculaire à Péra, dans le Viva Café. Petit tapis sur des tabourets, musique à des décibels raisonnables, je tente de m’y poser malgré le tas d’ordure qui déborde à quelques mètres de la porte. Le magasin en face du bar est en réfection ce qui signifie , ô joie, que tous les gravats sont entassés dans la rue. Mais bon, le « elma çaï «  est vraiment délicieux grâce aux pommes, sans doute, vertes. Le personnel, jeune, exclusivement turcophone est souriant… MAIS, voilà-t-y pas qu’un ouvrier arrive à moins d’un mètre de ma pomme équipé d’un fer à souder et d’une grosse pièce de métal. On me demande de pulser à la table plus loin et hop, sans hésiter, la soudure, sans lunette, a lieu. Dommage, c’était sympa avant la soudure. Je reviendrai.

Petite réflexion qui m’inquiète un peu quand même :
Je suis dans Le quartier occidental par excellence, depuis des générations. Il y a des millions d’habitants à Istanbul, des millions de jeunes de 12 à 35 ans sans doute, des étudiants, des artistes, des noctambules … pourtant je ne vois pas ou très peu d’excentricité, de tenues vestimentaires colorées dingo, de musiciens de rue (à part une gamine kurde dont tout le monde se tape et un pauvre bougre avec un luth déglingué), de gothiques, de punks, de minijupes … ! Bref, même ceux et celles qui vivent réellement occidentalisés, respectent une espèce de retenue… les couleurs grises, noires, marrons sont largement majoritaires, les robes ou jupes quasi inexistantes ou alors sous la jupe longue il y a des bas. Je repense à une adolescente à Kadikoy, habillée comme une adolescente « StarAc « , rigolote… je regardais les hommes tout autour d’elle… leurs attitudes étaient lamentables. Sourires en coin dans le meilleur des cas, et réprobation le plus souvent. Je lisais dans les yeux de ceux qui étaient en groupe « quelle garce « . Je ne sais pas s’ils prenaient  la pose vis à vis de leurs compagnons, ou s’ils croyaient vraiment que cette adolescente était satanique, mais ils étaient vraiment menaçants dans leur regard. Je me dis qu’il faut être courageux, et surtout courageuse pour sortir de la norme. Oui, elles ont, ils ont le droit… mais peu en profite. Ce doit être pesant ! Spécial dédicace à Atatürk.

Je repars, je me traîne comme un escargot… Achille est plus fort que moi.
Face, à l’arrêt du Tünel, avant de prendre le funiculaire pour descendre, il y a une petite rue qui plonge vers Galata. C’est la rue du tekke des derviches tourneurs. Tout le quartier est plein de magasins de vente d’instruments de musique : luthiers, ateliers de fabrication d’instrument divers, vente de partitions et de CD.
En relevant mes mails dans un cybercafé, j’apprends par mon frère qu’il y a eu des attentats dans des cafés d’Istanbul. C’est une nouvelle… Bien sur je vois des policiers partout, des militaires encore plus. En vrai comme à la télé. Mais je ne savais pas pourquoi, personne n’en parle dans la rue, personne ne m’en parle ! Différence ! En plus, il y a des militaires partout tout le temps, alors un peu plus ou un peu moins.

Tiens, un mot sur les policiers et leur rapport à l’appareil photo… quelle paranoïa ! Dès qu’ils voient un, ils sont pris de panique comme s’ils étaient en train de fauter. Totalement malades ! J’achète du Voltarène et je rentre …

Vendredi 21 avril
21 avril… Anniversaire de la honte nationale, la nôtre.
Je me réveille sans grands changements par rapport à hier. Je peux traverser la chambre, mais dès que je suis dans le couloir les coups de couteaux reprennent de plus belle. Comme je pose mal ma jambe gauche, j’ai mal au genou droit, encore plus que d’habitude. La journée s’annonce mal. Voltaaarèèène, Voltaaarèèène, ho ho ho ho. La fin du séjour va être grandiose.
C’est le moment d’écrire… en vrac :
Les Russes et les Ukrainiens… Dans le quartier d’Aksaray, toutes les boutiques arborent des panneaux en cyrillique. Surtout les boutiques de fringues ou de chaussures et les restaurants. Au look, on voit bien que beaucoup de « russes «  viennent s’approvisionner. Beaucoup de femmes, entre copines ou des personnes seules qui doivent faire du business plus que du shopping.
Une traversée entre Odessa et Istanbul s’impose… j’en avais déjà très envie mais là cela s’impose ! Prendre un ferry pour traverser la mer Noire, et enfin découvrir Odessa. Téhéran, Odessa, Samarkande… j’exagère !
Hammams, bains turcs… autant de turqueries que je ne verrai pas. J’ai l’impression, peut-être fausse, que c’est comme le Pays Dogon malien. Sans réel soutien d’un vrai connaisseur local, c’est un coup à me retrouver dans une arnaque à touristes… non merci. Je vais essayer de visiter le « tekke »  des derviches à Galata si je peux aller jusqu’à là bas. Craintes…
A propos de la télé…
Là, j’écris dans le hall de l’hôtel. La télévision tourne dans le vide, il n’y a personne dans le salon. Comme de bien entendu elle est branchée sur une émission de divertissement. Qui dit divertissement, dit publicités, volume sonore élevé et applaudissement hyper spontanés.

Depuis le début je m’interroge… peut-être suis-je mal tombé, certes je n’ai pas tout regardé, mais une chose me frappe… les animateurs ou chanteurs ont tous le look ténébreux, chemises entrouvertes sur les poils, gourmettes en or qui breloquent et, comme tous les hommes, un costard. Le sourire macho charmeur…
Et les animatrices ou chanteuses ont, elles, le look plutôt occidental, plutôt blondasses (blondes n’étant pas vraiment possible !) et surtout sont largement dévoilées. La provocation est à son comble.
L’émission que j’ai devant moi est caricaturale… le bon brun ténébreux chemise blanche entrouverte et jean grunge, la blondasse avec un chemisier décolleté à souhait et maquillée comme une Honda Civic, un public féminin à 90%, quinqua à 90% et look Maïté loukoum à volonté. Les critères sont les mêmes que chez nous… il faut que la ménagère descendante d’Aziyadé s’y retrouve.
Où sont les voiles ? D’un côté on dit que les femmes foulardées ou voilées ont les mêmes droits que les autres femmes, les mêmes plaisirs, les mêmes envies, mais ici, comme par miracle, aucune femme dans le public n’est voilée. Cela voudrait-il dire que la télévision censure celles-ci, ou que celles-ci ne jouent pas aux mêmes jeux que les autres…
Cette télévision est-elle représentative d’une part réduite de la population des villes, ou les villageoises du fin fond de l’Anatolie sont-elles aussi des « cibles captives «  ?
Sur une autre chaîne, celle avec un gros S rouge en logo. Le matin on y diffuse des plans fixes de pages du Coran ou de textes anciens que j’imagine assez peu «  viens poupoule « . Je me dis que c’est un canal religieux style KTO, et si tel est le cas il doit être assez stricte… mais le soir, cette même antenne diffuse des feuilletons turcs à l’eau de rose et … des matches de foot !
Là je regarde des publicités … il faut vraiment être connaisseur pour reconnaître un faciès turc… on vend mieux si on est de l’Ouest, sans doute… pourtant le Tuc est commerçant, non ? Mais l’image est occidentale ! Comme la caricature !!! Je ne comprends rien !! En même temps, je ne dois pas être trop hypocrite : j’aime tant ne rien comprendre, cela me permet d’aller voir et de tenter d‘éclairer mes neurones.

Le drapeau…
Omniprésent. L’appartenance nationale, l’identité nationale, le rouge et le croissant, sont partout. Même les manifestants, le dimanche devant l’université, appartenant à un syndicat métallurgique, défilaient avec le drapeau turc. On critique le gouvernement, mais toujours avec la légitimité du patriote. Je ne crois pas que nos CPE, nos CGT ou nos Metaleurope défileraient avec le drapeau tricolore lors des manifestations.

Ma petite « nalyse »…
Ici, on a le droit de penser à peu prêt ce que l’on veut, mais il faut affirmer et montrer son appartenance national indéfectible…
On est turc, on sort le drapeau,
On est supporter de Fenerbaçe ou de Besisktas, on s’habille en jaune ou en noir,
On est une femme libérée, on fume,
On est une femme musulmane croyante, on se voile. On se cache pour montrer que l’on est… !
C’est à peu prêt tout l’inverse de notre loi sur la laïcité et le port du voile…. Ici, on affirme tout et tout le temps et on le montre de manière OSTENTATOIRE !

Le hic est de savoir si, si le pays devait se radicaliser, malgré la république laïque et le Sieur Atatürk, les barbus laisseraient-ils autant de latitude aux laïques pour s’exprimer. Je reviens à ma question du presque début, la république laïque assure-t-elle la suprématie de la dite laïcité sur la coutume, la tradition, la religion. Autrement dit, dans la lointaine Anatolie ou à la frontière syrienne, la loi du chef de famille laisse-t-elle place aux écarts ? Que deviendraient l’indépendance des femmes, la liberté des moeurs, la scolarisation des enfants dans des écoles laïques, le pouvoir de l’armée et de la police… si les barbus et les « droitiers «  accentuaient leur pouvoir.

L’avenir européen se joue peut-être là. L’occidentalisation effraye, par conséquent les barbus et autres radicaux affirment leur pouvoir, comme c’est un peu le cas avec Erdogan. Si l’occidentalisation, si chère à Atatürk, enfonce le clou et si l’Europe se rapproche, le pays ne risque-t-il pas de se fracturer ? Question qui est de moins en moins d’actualité puisque l’Europe s‘éloigne, si je comprends bien ce que j’entends depuis un certain temps sur nos ondes et nos journaux français et européens.
Pourtant, quelle belle plate-forme pour l’Europe que serait la Turquie entre l’Asie, l’Orient et nous. Un lieu d’échanges entre turcophones d’ Asie centrale, arabophones, russophones et Europe. Oui, mais qu’en pense le villageois du fin fond du pays? Istanbul est-elle l’Exemple ? Son cocktail représente-t-il la réalité turque ou une réalité turque ?
Je patauge…

Samedi 22 avril
D’abord, première nouvelle, je marche. Je sais, la nouvelle ne sera pas relayée par l’AFP, mais pour moi ça mérite la UNE de mon journal intime.J’ai eu un peu peur de la mise en route mais après quelques centaines de mètres tout s’est amélioré. Dans l’après-midi, j’ai même eu un moment presque allégé. A 17h en revanche c’était limite hors-jeu ! Départ pour le Bazar égyptien, je suis allé faire mon choix de sucreries ! Je les ai laissés à notre ami et je vais les reprendre dans l’après-midi. Il est vraiment sympa.
Je traverse le pont de Galata, puis me glisse dans le funiculaire surchargé, jusqu’au tekke. Je visite le mini musée mini mini. Il y a une représentation de musique et derviches tourneurs l’après-midi. J’achète le billet pour 15h… 25 L. Il semble qu’il y ait deux tarifs : un pour les Turcs, un pour les étrangers. Ma barbe ne suffit pas à m’identifier turc ! Je remonte Pera. Il y a un monde fou, il fait très beau et je n’avais encore jamais vu les Champs Elysées stambouliotes avec autant de monde. Beaucoup de jeunes, l’atmosphère me semble plus fofolle que d’habitude, plus festive… ce n’est peut-être pas qu’une impression vue que c’est jour de fête nationale. Elle fut créée par le Sieur Atatürk, une Fête de la Jeunesse si j’ai bien compris. C’est pourquoi les jeunes sont de sortie, des jeunes de plein de pays se retrouvent dans la rue. Les Turcs, portent un drapeau long de plusieurs centaines de mètres … encore le drapeau.

Encore une fois, je confirme, dans ce coin là, les voiles et les barbus sont très peu nombreux. Oui, je sais, j’en parle tout le temps, ça m’obsède un peu. Pour contredire quelque peu ma dernière impression de Péra, je croise des jeunes au look très … étonnant., limite à foutre la trouille ! Je suis aussi « tombé  «  sur un nid de transexuels facilement reconnaissables du fait qu’ils mettent tout en oeuvre pour se faire remarquer. Une manière, sans doute d’imposer une façon d‘être et de vivre qui ne doit pas être facile au quotidien dans la Turquie d’Erdogan.

Après un sandwich au Viva Café, je vais m’asseoir dans le jardin du tekke, il y a peu de places et je ne tiens pas à être debout derrière des colosses teutons ou bretons. Le jardin est sympa, plein de chats et de touristes. C’est l’heure. Mes craintes du piège à con se précisent. Je vois venir la turquerie touristique. Certes, la représentation est plutôt originale, la musique est vraiment dépaysante, mais côté émotion ou spiritualité de la danse, je suis déçu. Enfin déçu, non, je m’attendais à cela. Cela sonne faux, c’est comme une pièce de théâtre de boulevard… un simulacre de spiritualité, avec un cercle de touristes, tous chargés de téléphones et de caméscopes. Les derviches tournent, tournent et tournent, un homme récite deux ou trois énigmes, le grand maître salue… bref, cela vaut quelques photos mais ressemble à une animation de supermarché. J’exagère mais… pas tant que cela, ce qui m’agace c’est que j’en étais convaincu. Pourtant la musique est vraiment intéressante, bien qu’on ne voit pas les musiciens qui sont à l’étage, invisibles. J’espère que ce n‘était pas un CD. Mauvaise langue, moi? Je sais.
Je reprends le funiculaire, traverse le pont pour aller chercher mes sucreries. Mon ami m’offre une bouteille d’eau… sympa. Je vais manger et récupérer ma nouvelle chambre. La mienne est en réhabilitation. Ce soir je passe de la 003 à la 007. La réceptionniste m’a prévenu, ce soir vous serez Mister Bond ! Why not. Question chiffre, ce n’est pas le jour, j’ai oublié le podomètre, heureusement car la distance ne devait pas être glorieuse.

Dimanche 23 avril
Allez 20,06km pour finir… je fais la tournée générale pour la dernière. Je prends le tramway jusqu’à Besisktas. La ville est bardée du drapeau, à cause de la fête. La veille au soir avait lieu le grand derby footballistique décisif entre Galatassaray et le Fernerbace d’Anelka, l’atmosphère est aux couleurs, aux fanions, aux perdants et aux gagnants… Anelka a gagné et fait la une de tous les journaux du dimanche avec son équipe jaune et noire. De vraies abeilles… Arrivée à la gare maritime de Besiktas, c’est la folie patriotique. Devant une statue du Père de la Nation, Atatürk, une foule d’hommes en costumes sombres et de femmes strictes, laïques, mais strictes quand même, assiste à une commémoration ! Des gamins bien élevés, bien coiffées, bien peignés, en uniforme de collégien, scandent des slogans, chantent et célèbrent le grand homme. Une mouflette, déjà repérée pour son charisme, a été choisie pour diriger la manoeuvre sous l’oeil de quelques hommes en noir, qui scrutent la moindre faille dans son discours. Elle parle fort, elle crie presque dans un micro qui inonde la place. Invariablement, chaque phrase se termine par les même deux ou trois mots … comme un slogan publicitaire. Et ça dure… quand elle a fini, tout le monde, l’air grave, est soulagé de voir que la nouvelle génération suivra la longue route atatürkienne. C’est un rien forcé… tout cela est spontané comme un discours nord- coréen. Forcé mais laïc.
Enfin, je quitte à regret ce grand moment de propagande, et je prends le bateau vers Üsküdar. Juste une dernière fois en Asie ! Même le dimanche, les travaux animent les alentours de la mosquée sur le port. Je photographie quelques chats, je déambule quelques instant dans le préau de la mosquée et dans le cimetière autour. C’est vraiment un bel endroit. J’aime Üsküdar.
Puis je traverse vers Eminönü… je remonte vers Gulhane. Foule, foule … incroyable, je n’avais encore jamais vu cela. Les tramways sont bondés, des vagues en descendent, personne n’y monte. Je me glisse dans le flot, qui s’engouffre dans le jardin des tulipes, sous Topkapi. Un service de sécurité ouvre les sacs et fouille au corps, les hommes à gauche et les femmes à droite. Longue file… Passé le porche, c’est impressionnant, le jardin est noir de gens endimanchés, donc un peu endeuillés !
Des gamins partout, trop bien habillés, cravatés, petites robes… tout dépend. Le bruit est assourdissant, un mélange de musique folklorisante, de sonorités basses festives et d’appels au micro. Une fête foraine aussi désorganisée que modeste dans sa conception. Des tentes avec des jouets, des mini terrains de foot en boudin de caoutchouc, des sultans grimés qui posent avec des gamins qui braillent, des parents qui installent leur progéniture sur les genoux d’Atatürk et prennent des photos avec leur téléphone … On pique-nique, on se promène, on chante… les pauvres tulipes qui étaient déjà ramollies à cause de la saison finissante sont massacrées … pourtant on les aime ici ! Mais la Fête de la Jeunesse vaut bien quelques pétales. Je ressorts, je remonte vers l’hôtel…

Petite bouffe à ma nouvelle cantine, sur le boulevard proche d’Askaray. Je n’avais encore jamais vu un endroit pareil. La salle sombre s’enfonce dans les entrailles du bâtiment. On mange entre les stocks de bouteilles de Coca ou de Fanta par milliers, les tables en formica et les plateaux des précédents convives. ET… une deuxième salle est prévue pour les familles dont les femmes sont voilées. Voilées voilées … pas foulardées. La séparation est faite par un portant grillagé, c’est d’un goût… Ce jour là, c’est le pompon. Au moins 8 jeunes de 16 à 18 ans mangent des sandwiches et picolent des Coca light, ils sont bruyants, rigolards, en uniforme de footballeur, en jean ou survêtement. Il y a une fille. Totalement voilée de noir. Silencieuse, encadrée par les frères qui la respectent bien sur et qui lui font l’honneur de l’accepter à leur table. Cela vraiment ça me pompe l’air. J’ai beau faire tout mon possible pour être ouvert sur les cultures qui ne sont pas la mienne, j’ai beau me dire que je ne suis et ne serai jamais qu’un observateur lambda, oui, l’air me manque. Un peu comme devant le travail des enfants, là je ne parle pas d’Istanbul. Il y a des grades dans la violence d’une société, et cela me semble haut sur l’échelle de Richter !

L’après-midi s’annonce ensoleillée, la lumière est belle, belle, belle comme le jour. Je descends d’Aksaray vers la mer de Marmara. Quel spectacle ! Toujours les tankers, les coques de noix de pêcheurs, un immense marché aux poissons et plein de restaurants vue sur la mer. Et… sur les pelouses et le ciment de la jetée, le grand déballage pique-nique du dimanche. On prend les mêmes … costumes sombres, familles, foulards ou non et on recommence. On tire au fusil sur des ballons suspendus au-dessus de la mer, des types vendent des bananes, des oranges, des pistaches, des concombres. Coincés dans leurs costumes quelques hommes sautent comme des cabris sur les rochers de la jetée, des gamins jouent au foot, Vive Anelka ! A la hauteur de la Mosquée Bleue, je monte tout droit et je récupère la foule des touristes… autre atmosphère… moins… plus…
Ma dernière photo sera symbolique… et je l’adore ! Je suivais par hasard, un jeune couple. Turc et très Atatürk ! Main dans la main, souriant, sapé décontracté. A la hauteur de l’université, ils s’arrêtent devant une mendiante. La jeune femme fouille dans son sac, et hop, va verser son obole, en disant deux ou trois mots et repart. C’est fou le nombre de barbus bien pensants, de femmes foulardées avec de l’Hermès local ou de familles chicos qui se promènent ici aujourd’hui et tous les jours. C’est la première fois que je vois quelqu’un s’intéresser à cette femme qui est toujours assise là. Ma dernière photo. Si je la loupe, je pourrais toujours aller prendre la même à la sortie d’une messe dominicale chez moi. Vous savez là où les pauvres gens que l’on nomme courageusement SDF attendent que les fidèles mettent leurs prières en pratique. Mais je m‘égare, mes pensées aussi se téléscopent.

© Arnaud Galy